Le constat a été fait de l’hégémonie actuelle du modèle de la ville ultralibérale qui tend à s’imposer sur l’ensemble de la planète. Cette ville mondialisée se réduit bien souvent à la concentration d’une population en un lieu donné où tout doit fonctionner.
Cet impératif fonctionnaliste renvoie d’abord à une vision technique de la ville : les politiques de transports sont avant tout des problèmes de flux et de modélisation, la planification s’attache davantage aux équipements qu’aux questions sociales... La ville appelée à fonctionner devient ensuite un objet marchand comme en témoignent.
les urbanistes qui constatent la nécessité croissante d’intégrer les logiques financières et donc une certaine rentabilité aux projets et aux orientations d’aménagement. Dès lors, l’espace urbain se replie vers une définition technique et se démultiplie en une superposition de marchés.
L’illustration concrète de ce diagnostic a été apportée par un exemple d’aménagement de deux places publiques à San Salvador (Amérique Centrale) laissées à l’abandon faute de fonds publics depuis de nombreuses années. Pour y remédier, la décision a été prise de confier ces deux places à des compagnies privées, en l’occurrence une entreprise de télécommunication Telefonica et un fast food Bigest, pour qu’elles en assurent à leurs frais la réhabilitation.
La première place est aujourd’hui plantée d’une forêt de cabines téléphoniques assurant la promotion de Telefonica, la seconde est dotée d’un hamburger monumental en son centre et décline les couleurs de Bigest. Ces deux exemples montrent l’imposition d’un modèle d’aménagement ultralibéral dans les pays du Sud, la réduction de l’espace urbain à un objet formel et technique et sa mutation en espace publicitaire, c’est-à-dire en un marché.
Notons pour clore ce diagnostic que la généralisation de la gestion privée d’orientations publiques, comme c’est le cas par exemple à travers les opérations de partenariat public/ privé, a pour conséquence d’exclure les citoyens du débat. En effet, quand des responsables publics négocient avec des entreprises privées au sujet d’aménagements publics, leurs échanges entrent dans le domaine du secret des affaires aux dépens de la transparence des décisions politiques et du débat public.
Face à ce constat, la question n’est pas seulement « que faire face à cette dynamique de marchandisation de la ville ? ». Auparavant, l’architecte Philippe Madec a souligné qu’aujourd’hui, il n’y a pas de projet politique proposé et formulé pour faire face à ces évolutions. Il explique en effet que : « l’urbaniste ou l’architecte travaillant pour les collectivités locales est orphelin d’un discours politique.
Les élus sont plus intéressés par la gestion que par la vision, ils se situent plus du côté du pragmatisme que des idéaux. Et cette situation est catastrophique pour le professionnel de la ville à qui l’on demande de faire de l’espace politique, de l’espace à vivre en commun, de l’espace partagé sans proposer un projet historique et politique. » Ce paradoxe est soldé par le repli vers des choix consensuels : accompagner les gens dans la gestion de leur vie quotidienne et prendre en compte les préoccupations environnementales.
Dans un tel contexte, les termes « solidarité », « mixité », « développement durable » ou encore « décentralisation » apparaissent comme des coquilles vides : ils renvoient à une ambition politique mais il n’y a pas de projet historique et politique derrière. L’atelier a permis de faire un constat largement partagé de l’échec de ces principes que « l’on appelle à grand cri quand on voit qu’on a perdu ».
Ainsi, la mixité est affichée dans les discours mais les quartiers politique de la ville ne rassemblent que des populations qui ne peuvent pas aller ailleurs. De manière similaire, certaines zones périurbaines deviennent des nouveaux espaces de ségrégation quand ils sont isolés des réseaux de transport en commun. Le développement durable est au départ défini de manière quelque peu révolutionnaire en conjuguant des préoccupations sociales, économiques et environnementales mais en pratique seule la dernière dimension fait l’objet d’un consensus.
A ce propos, tout le monde déclare : « on fait du développement durable depuis toujours, comme M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir ». Le concept est alors galvaudé puisqu’il n’appelle aucun changement des pratiques. Enfin, le projet de décentralisation n’apparaît pas comme un projet politique fort mais surtout comme un désengagement de l’État laissant des collectivités locales non dotées de moyens pour faire face aux nouvelles compétences transférées.
Face à cette question centrale de l’absence de perspective politique pour l’aménagement de la ville, les participants de l’atelier ont formulé quelques propositions. L’accord est large pour affirmer et faire reconnaître la dimension culturelle et politique des métiers d’aménageur. L’engagement professionnel, s’il est partagé par l’ensemble des participants à l’atelier, n’est pas reconnu socialement, ni statutairement, ni dans l’enseignement.
A ce propos, il semble important de dire aux ingénieurs travaillant sur la ville qu’ils ne sont pas seulement des techniciens et aux architectes qu’ils ne sont pas des artistes. Le projet urbain est avant tout un projet partagé et négocié qui appelle à dépasser les seuls enjeux de création pour passer à la médiation. (Annah Harendt). Cette position redonne une place centrale à la population, aux processus de concertation, à un urbanisme participatif qui reste pour une grande part à inventer même s’il existe déjà de nombreuses expériences novatrices en Amérique Latine par exemple.
Suivant cette voie, sans doute faut-il revenir de manière critique sur le pouvoir technocratique des administrations publiques de manière à réinventer un service public de l’aménagement affectant une place centrale aux usagers. Cela signifie aussi de réintroduire la dimension sociale en architecture et en pratique de revenir à des approches sociologiques en amont du projet architectural.
Pour qu’une telle participation citoyenne soit possible, il ne semble pas suffisant d’organiser des réunions de communication en direction de la population appelée à plébisciter les projets, le défi est de développer une culture partagée autour de l’aménagement de la ville, de la construction de l’espace politique. Si l’enseignement de l’architecture est une piste, la vulgarisation du jargon professionnel est une nécessité.
Enfin, alors qu’aujourd’hui les appels à la concertation, à l’écoute des populations est devenu un lieu commun du débat politique, les réformes de « modernisation » de la fonction publique remettent en cause un lien essentiel qui existe entre l’État et les territoires qu’il administre.
En effet, à travers l’exemple des cantonniers ou des agents d’exploitation du ministère de l’Équipement qui sont aujourd’hui menacés, c’est la proximité entre des agents publics et la population qui est en train de disparaître et avec elle l’idée pratique et concrète de service public pour les citoyens « ordinaires ». Au nom de l’ouverture des activités à la concurrence, de préoccupations comptables et de réductions drastiques des budgets publics, l’État se désengage de l’aménagement public des territoires les moins dynamiques.
La fonction publique est en train de se débarrasser des « petits fonctionnaires » venant des couches populaires pour n’assurer que des tâches de contrôles effectuées par des cadres. Cette « gentryfication » de l’État pose à terme la question de la légitimité politique et démocratique de son action.